La première révolution industrielle

Logements et cités ouvrières

Une ville industrielle : Manchester

Le texte ci-dessous, extrait du rapport du commissaire prussien MAY en 1814, donne une description rapide, mais significative d'une ville industrielle, hérissée de bâtiments d'usines avec leurs hautes cheminées, mais aussi leurs façades noircies par la suie et leurs rivières transformées en cloaques. Il faut croire que, pour un voyageur venant du continent, le spectacle avait quelque chose d'obsédant.
Sur ce rapport, voir également fiche G

Manchester est connue dans le monde entier comme le centre de l'industrie du coton, mais la ville voisine de Stockport promet de devenir un second Manchester. Lorsque les ressources naturelles de Manchester furent complètement exploitées, on créa de nouvelles usines à Stockport. On voit de petites maisons de tisserands sur plusieurs kilomètres, presque tout le long de la belle route qui relie les deux villes. Manchester compte des centaines de fabriques qui ont cinq ou six étages. Sur le côté de chacune d'elles se dresse une grande cheminée qui vomit de la fumée, ce qui indique la présence de puissantes machines à vapeur. La fumée qui sort des cheminées forme un vaste nuage qu'on peut voir à des kilomètres à la ronde avant d'arriver à la ville. A cause de la fumée, les maisons sont devenues noires. La rivière sur laquelle est bâtie Manchester est tellement chargée de colorant que l'eau ressemble au contenu d'une cuve à teinture. Bien que l'aspect de la ville soit déprimant, ce qui réconforte le visiteur, c'est de voir bon nombre de travailleurs affairés, heureux et bien nourris.
Texte cité par W. O. HENDERSON op. cit., page 136.

L'habitat ouvrier

Les débuts de la révolution industrielle s'accompagnèrent d'une misère effroyable dans les nouveaux centres industriels, où rien n'avait été prévu pour pallier l'afflux d'ouvriers. D'autre part, un patronat inconscient de ses devoirs et des réalités tenait à sa merci des masses dépourvues de défense et en profitait. Alertée par des industriels alsaciens, connaissant aussi les efforts déployés en Angleterre, l'Académie des Sciences morales et politiques chargea un de ses membres, ancien chirurgien militaire et médecin, le docteur VILLERME, de faire une enquête, publiée en 1840 sous le titre : Tableau de l'état physique et moral des ouvriers dans les fabriques de coton, de laine et de soie (2 vol.). Villermé révéla ainsi la misère des grands centres textiles, et, en particulier, de Lille. (Voir d'autres textes sur Lille dans « 1848 », Documentation Photographique n°5-180, nouvelle édition 1968.)

Je viens de mentionner la rue des Etaques et ses cours; voici comment les ouvriers y sont logés.
Les plus pauvres habitent les caves et les greniers. Ces caves n'ont aucune communication avec l'intérieur des maisons : elles s'ouvrent sur les rues ou sur les cours, et l'on y descend par un escalier, qui en est très souvent à la fois la porte et la fenêtre. Elles sont en pierres ou en briques, voûtées, pavées ou carrelées, et toutes ont une cheminée; ce qui prouve qu'elles ont été construites pour servir d'habitation. Communément, leur hauteur est de 6 pieds et demi prise au milieu de la voûte, et elles ont de 10 à 14 ou 15 pieds de côté. C'est dans ces sombres et tristes demeures que mangent, couchent et même travaillent un grand nombre d'ouvriers. Le jour arrive pour eux une heure plus tard que pour les autres, et la nuit une heure plus tôt...
Eh bien! les caves ne sont pas les plus mauvais logements; elles ne sont pas, à beaucoup près, aussi humides qu'on le prétend. Chaque fois qu'on y allume le réchaud, qui se place alors dans la cheminée, on détermine un courant d'air qui les sèche et les assainit. Les pires logements sont les greniers, où rien ne garantit des extrêmes de température; car les locataires, tout aussi misérables que ceux des caves, manquent également des moyens d'y entretenir du feu pour se chauffer pendant l'hiver...
J'aurais voulu pénétrer dans ces lieux où j'ai vu, par les portes et les fenêtres, à travers un nuage de fumée de tabac, comme des fourmilières d'habitants de ce hideux quartier; mais il est évident que, malgré la précaution que j'avais prise de m'habiller de manière à paraître moins suspect, mon apparition au milieu d'eux aurait excité leur surprise, surtout leur méfiance. Un grand nombre se tenait debout, faute de place pour s'asseoir, et l'on voyait parmi eux beaucoup de femmes. Tous buvaient de la détestable eau-de-vie de grain, ou bien de la bière. Quant au vin, il est d'un prix trop élevé pour qu'ils puissent y atteindre. Je me suis donc contenté de suivre toutes ces personnes dans la rue. Je puis l'affirmer : je n'ai jamais vu à la fois autant de saletés, de misères, de vices, et nulle part sous un aspect plus hideux, plus révoltant. Et que l'on ne croie pas que cet excès du mal soit offert par quelques centaines d'individus seulement; c'est, à des degrés divers, par la grande majorité des 3 000 qui habitent le quartier de la rue des Etaques, et par un plus grand nombre d'autres encore qui sont groupés, distribués dans beaucoup de rues, et dans peut-être soixante cours plus ou moins comparables à celles dont j'ai parlé.

La promiscuité dans le logement

Une des conséquences de la concentration des travailleurs dans des villes mal préparées à les recevoir fut la promiscuité des deux sexes et l'immoralité. Les contemporains ont beaucoup insisté sur ce caractère et dénoncé l'immoralité des usines et des logements. Ces critiques doivent être accueillies avec quelques réserves, dans la mesure où elles tendraient à accréditer l'idée d'un état antérieur idyllique, ce qui n'était certainement pas le cas. La concentration rendit plus patents certains vices jusque-là mieux dissimulés grâce à la dispersion de la population dans les campagnes. L'Angleterre pré-industrielle était un pays pauvre, qui connaissait le chômage. Il n'en reste pas moins que, dans tous les pays industriels, les conditions humaines étaient déplorables. Le texte ci-contre est extrait d'un rapport présenté à la Chambre des Lords, en 1842, sur les conditions sanitaires de la population laborieuse.

Les villes dans lesquelles j'ai trouvé des exemples du plus grand entassement humain étaient Manchester, Liverpool, Ashton-under-Lyne et Pendleton. Je me souviens que dans une cave, à Pendleton, il y avait trois lits dans les deux pièces que comprenait le local, mais pas de porte entre elles; dans un lit dormaient un homme et sa femme; dans un autre, un homme, sa femme et l'enfant; et, dans un troisième, deux femmes... J'ai vu plus de quarante personnes dormir dans la même pièce, mariés, célibataires, y compris, bien entendu, des enfants et plusieurs jeunes adultes des deux sexes. Pour Manchester, je pourrais énumérer toutes sortes de cas où j'ai trouvé le même mélange, sans distinction de sexe, dans les chambres. En voici un : un homme, sa femme et leur enfant couchés dans un lit; dans un autre lit, deux jeunes filles; et, dans la même pièce, deux jeunes hommes célibataires. J'ai rencontré des cas où un homme, sa femme et la soeur de sa femme dormaient ensemble dans le même lit.
Texte extrait de E. ROYSTON PIKE : op. cit., page 287.

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